“La plupart des événements mentionnés dans le roman s’appuient sur des faits d’actualité réels”. La mention en introduction du nouveau livre de David Hury est importante : si ce polar est bien une fiction, c’est le portrait d’un Liban pas du tout fantasmé que dresse son auteur à travers Beyrouth Forever. Rien d’étonnant quand on connaît le parcours de David Hury ; journaliste pendant 18 ans au Liban, il a vécu et couvert pour les médias français tous les soubresauts qui ont jalonné l’histoire du pays en presque deux décennies. Avec Marwan Khalil, inspecteur proche de la retraite et personnage principal du livre, l’auteur plante le décor d’une ville quasi paralysée par la moiteur de septembre alors que l’électricité manque et que le pays fait toujours face à une crise économique sans précédent.
« Presque pas d’électricité, de l’eau un jour sur deux, ou trois. Tout ça à cause de ces politiciens qui ne font pas leur boulot depuis trente ans«
Comme si vous étiez, vous pénétrez dans la jungle de l’administration et des coups bas politiques. Vous sirotez votre bière tiède sur le balcon dans le ronronnement des générateurs, derniers remparts avant la panne sèche. “Voilà à quoi on en est réduit. Presque pas d’électricité, de l’eau un jour sur deux, ou trois. Tout ça à cause de ces politiciens qui ne font pas leur boulot depuis trente ans. Eux s’en fichent, ils ont leurs réserves, ils ont leurs privilèges. Le petit peuple, lui n’a qu’à se démerder […] État de merde qui ne laisse le choix qu’entre tirer la chasse ou se doucher, entre faire la vaisselle ou la lessive. A croire qu’ils le font exprès de laisser le peuple dans sa crasse”, explose Marwan devant son réservoir vide.
Quelle Histoire contemporaine raconter ?
Mais ce n’est pas seulement le Liban contemporain que l’auteur interroge. Car l’intrigue principale se noue autour du meurtre d’une historienne qui travaillait à la réalisation d’un manuel scolaire de l’Histoire unifiée du Liban. Autant le dire tout de suite : au Liban, un tel ouvrage n’existe pas. La fiction pose ainsi une question bien réelle : quelle mémoire et quelle histoire transmet-on dans les écoles depuis 1975 (début de la guerre civile dans le pays) et jusqu’à aujourd’hui ?
“Rendez-vous compte inspecteur”, s’exclame le frère de la victime à ce sujet, “les petits Libanais n’apprennent qu’une date, 1943, celle de l’Indépendance. Et encore… Cette commission a planché longtemps sur ce manuel scolaire dont le contenu devait plaire à toutes les composantes du pays. Vous imaginez qu’ils n’ont pas eu la tâche facile.”
De la Guerre civile à la crise économique, en passant par l’explosion du 4 août 2020 dans le port de la capitale, Beyrouth Forever emporte le lecteur dans le tourbillon électrique d’un Liban qui tente de panser ses plaies actuelles et passées loin d’être refermées.